TRIBUNE / AIDES ECONOMIQUES MONTAGNE

En tant que Députée de la Savoie, mais aussi Rapporteure spéciale du Budget du Tourisme, je me dois de prendre la parole. Malgré les annonces du Premier ministre de ce lundi 1er février sur les aides aux entreprises du tourisme d’hiver, force est de constater le flou persistant et l’absence encore de mesures concrètes et pleinement adaptées au sauvetage de cette économie. 

Depuis le début, le Gouvernement peine à comprendre et accompagner de manière adaptée l’économie de la montagne, qui subit la pire crise qu’elle a connue depuis 30 ans. Jamais nous n’avions vécu une saison si noire. Jamais je n’ai connu autant de désarroi et d’inquiétude chez ces entrepreneurs, commerçants, qui ont investi souvent toutes leurs économies et toute leur vie dans leur activité. 

Une saison à l’arrêt pour la montagne, c’est comme si l’économie classique s’arrêtait pendant 1 an, puisque l’activité touristique hivernale est concentrée 7/7h, 42h par semaine, sur les 4 mois d’hiver. Accepterions nous que les entreprises de l’économie classique, nos commerces, subissent de manière durable des baisses de 90% de chiffre d’affaires de manière durable sans rien dire ni faire. Or c’est exactement ce qu’il se passe pour ces entreprises de la montagne. Ces 4 mois d’hiver, c’est 80% du chiffre d’affaires des entreprises de stations. Ces 80% permettent d’assumer des charges lourdes, sur toute l’année. C’est ce modèle économique que le Gouvernement ne parvient pas à appréhender et à accompagner.

L’économie de la montagne, contrairement aux idées reçues, n’est pas réservée aux « riches », elle fait vivre des dizaines de milliers de familles en montagne, à l’année. Sans elle, il n’y aurait plus une école en montagne, plus un médecin, l’agriculture ne serait pas ce qu’elle est. Cette économie a fortement ralenti l’exode rural massif vécu par tous les montagnards dans les années 60, en leur offrant une perspective d’avenir. Si la montagne est vivante, si des hommes et des femmes y vivent à l’année, c’est grâce à cette économie. L’hiver, elle fait vivre des dizaines de milliers de saisonniers, de tous les territoires français. Loin d’être une économie de rente, les montagnards et leurs entrepreneurs, depuis des générations, n’ont cessé d’améliorer nos stations et leurs villages. Grâce à eux, la France est leader mondial du ski.

Dès début décembre, et suite aux annonces du président de la République fin novembre, nous avons pourtant, parlementaires de la montagne, alerté à maintes reprises le Gouvernement sur l’urgence à travailler sur des dispositifs adaptés. Que de difficultés à se faire entendre, à se faire comprendre. Et pendant ce temps nos concitoyens attendent, voient leur trésorerie fondre comme neige au soleil, s’interrogent sur la manière dont ils vont pouvoir finir le mois. Que de temps perdu depuis nos premières alertes…

Nous sommes début février, c’est-à-dire un mois et demi après le début normal de la saison, deux mois après nos alertes, et ces entreprises n’ont toujours reçu aucune aide. Pire, il a fallu convaincre le Gouvernement de modifier les critères initialement décidés pour ces entreprises, qui ne tenaient absolument pas compte de la saisonnalité de l’activité ni de la gravité de la situation.

Que de colère lorsque après des centaines de courriers, des centaines d’appels, depuis décembre, pour trouver une solution pour les commerces repris ou nouvellement créés, nous n’avons toujours aucune réponse. Que dire à nos concitoyens dans la détresse, qui ont investi et qui n’ont le droit à rien parce que le Gouvernement dit « ils n’ont pas de chiffre d’affaires antérieur, donc on ne sait pas comment les aider… ». 

Est-ce acceptable, pour un jeune couple qui à investi et emprunté plus de 400 000 euros pour racheter un fonds de commerces, démarrer la saison, sans aucun revenu, et qui risque la faillite avant même d’avoir pu gagné le 1er euro ? Nous avons fait des propositions concrètes depuis plus d’un mois pour corriger ces situations (prise en compte du chiffre d’affaire antérieur en cas de reprise et aide au forfait pour les entreprises nouvellement créées). Toujours rien.

Que de colère face à l’incapacité de prendre en compte la situation des pluriactifs, ces salariés, agriculteurs, qui sont aussi l’hiver moniteurs ou autre, en ne leur offrant pas l’accès aux aides du Fonds de solidarité, pour une activité qui constitue pourtant leur première source de revenu.

Que de colère aussi face à l’incapacité de comprendre que ce ne sont pas seulement les stations et leurs commerces qui sont touchés, mais tout l’écosystème économique de la montagne, qui est en risque (les imprimeurs non aidés, dont l’activité dépend à plus de 50 ou 60% des stations, les fabriquants de remontées mécaniques, toute l’ingénierie de l’aménagement de la montage, privé de toutes leurs commandes, et donc à l’arrêt non pas pour quelques mois, mais pour deux ans minimum. Car c’est bien la temporalité particulière de cette économie que le Gouvernement ne parvient à faire entrer dans les cases de ses dispositifs).

Quelle colère enfin de voir que tous les hébergeurs, résidences de tourisme, centres de vacances, n’ont toujours pas de dispositif adapté à leur sauvegarde.

Cette colère ressentie et vécue n’est pas là par hasard. Elle est le fruit malheureusement de la frustration que nous avons, nous députés, spécialistes de cette économie si particulière, connaisseurs de ses commerçants, de ses saisonniers, de ses cabinets médicaux de montagne, de tout cet écosystème interdépendant et unique, de ne jamais être entendus, malgré nos propositions, ou trop tard.

Tous les jours je reçois des dizaines de mails d’inquiétude et de désarroi. Mes concitoyens suivent les annonces, attendent les décrets, et deviennent spécialistes de toutes ces listes complexes, des dispositifs d’aide que plus personne ne comprend, même pas les cabinets ministériels, tellement ils se sont complexifiés au fil des semaines. Le fait est que les interprétations sont parfois différentes selon les Directions des finances publiques départementales, qui elles aussi peinent à suivre le rythme. 

Devant tant de désarroi et de colère, il est grand temps que le Gouvernement apprenne à travailler avec les élus et socioprofessionnels concernés. Nous demandons la création d’une « task force » montagne, qui pourra construire vite et mettre en place rapidement un plan de sauvetage de la montagne. Il est urgent de définir un plan détaillé et concret pour sauver nos entreprises du tourisme.

Fermeture des stations : décision sans débat. Émilie Bonnivard réagit dans l’Hémicycle

Quel impact de la crise sur la filière touristique française ?

Rapporteure spéciale du budget du tourisme pour la Commission des finances depuis près de 4 ans maintenant, Emilie Bonnivard présentera en mai prochain son rapport au Gouvernement relatif à la situation de la filière touristique française après une année de crise sans précédent. Ces rapports budgétaires relèvent des missions fondamentales de contrôle que les députés exercent sur les choix, l’efficacité et la bonne affectation de la dépense publique.

Les aides de l’Etat (fonds de solidarité, exonération et report de charges, chômage partiel, prêt garanti par l’Etat) ont-elles été adaptées et suffisantes pour sauver les entreprises de ce secteur parmi les plus violemment touchées par la crise (hôtellerie, restauration, cafés, résidences de tourisme, centres de vacances, commerces de stations, domaines skiables, transports de voyageurs, etc.) ? Les pertes pour la filière sont vertigineuses : dans l’hôtellerie, entre 2019 et 2020, la fréquentation a baissé de 68% pour le très haut de gamme, de 56% pour la moyenne gamme, et de 10% sur le super économique (en raison de typologies d’occupation particulières). Le taux d’occupation moyen de l’hôtellerie en 2020 a été de 30% seulement, alors que le seuil de rentabilité d’un hôtel se situe à 60% d’occupation. En 2020, la France a vu son nombre de visiteurs étrangers baissé de 56%. Les recettes commerciales internationales ont logiquement chuté : 28,6 milliards en 2020, contre 57 milliards en 2019, soit 50% de pertes de recettes. Les recettes du marché domestique (c’est-à-dire les Français partant en France), ont elles-mêmes chuté de 31% par rapport à 2019, et ce malgré un bel été, qui n’a pas permis de rattraper une saison d’hiver amputée de plus d’un mois (mars et avril 2020), de l’absence de départs lors des vacances de printemps et d’un raccourcissement de la saison d’été pour les destinations du sud à mi-septembre.

Alors que la crise perdure et que les perspectives d’une reprise normale s’éloignent, notamment pour les activités dépendantes de la clientèle étrangère, quels sont les nouveaux risques pour ces entreprises auxquels il nous faut apporter des réponses rapidement ? Mur de la dette et incapacité de remboursement à court et moyen terme, pertes de savoir-faire et de compétences, paiement de congés payés pour des salariés en chômage partiel alors que depuis des mois elles n’ont aucune recette, promotion de la destination France… C’est sur toutes ces questions que la députée opère un travail de fond pour apporter des propositions concrètes et innovantes au Gouvernement pour sauver ces entreprises françaises et leurs emplois. Si la France est la première destination touristique mondiale, c’est parce que les hommes et les femmes qui ont fait vivre cette économie y ont beaucoup investi. Il est primordial d’éviter tout risque d’effondrement systémique de cette économie. Emilie Bonnivard a décidé, outre le bilan de la crise pour ces entreprises et sur l’économie touristique de montagne, de mettre en exergue des secteurs pour lesquels la reprise sera lente, et qui doivent faire l’objet d’une attention toute particulière : les agences de voyages, les résidences de tourisme, les centres de vacances, les transporteurs-voyagistes. La députée a également décidé de faire un point précis sur les compensations de pertes de recettes fiscales et domaniales par l’Etat pour les Communes touristiques.

La députée a déjà réalisé un grand nombre d’auditions pour rédiger son rapport :

  • Rolland Héguy, Président de l’UMIH (Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie)
  • Franck Trouet, Conseiller du Président du GNI (Groupement National des Indépendants de l’Hôtellerie et de la Restauration).
  • Jean-Sébastien Barrault, Président de la Fédération Nationale des Transports de Voyageurs
  • Adriana Minchella, Porte-parole des agences de voyages – CEDIV
  • Caroline Leboucher, Directrice générale d’Atout France
  • Jean Didier, Ministère des Affaires étrangères et européennes
  • Lionel Flasseur, Directeur du Comité régional du Tourisme d’Auvergne-Rhône-Alpes
  • Antoine Ruysschaert, Directeur de Savoie Mont-Blanc Tourisme
  • Pedro Novo, Directeur exécutif de BPI France
  • Patrick Labrune, Président du Syndicat National des Résidences de Tourisme
  • Alexandre Maulin, Président de Domaines Skiables de France

La députée doit encore mener un certain nombre d’auditions importantes, au premier rang desquelles, celle des représentants du Ministère de l’économie.

Audition du Président de l’UMIH, Rolland Héguy

Non à la prolongation de l’état d’urgence

Alors que le Gouvernement décide de condamner notre activité économique de montagne, d’un trait de plume, sans un débat, j’ai fait valoir ce soir ma colère dans l’Hémicycle. La démocratie française mérite mieux. La montagne aurait au moins mérité dix minutes de débat dans l’Hémicycle, et un vote.

L’Etat d’urgence sanitaire, sa prolongation sur laquelle on a fait semblant de débattre, non seulement restreint maintenant de manière durable nos libertés (ce qui peut trouver une justification d’un point de vue sanitaire) mais bafoue désormais le débat démocratique de manière durable depuis bientôt 1 an, et cela n’est plus acceptable. On n’a ni pu débattre, ni voter la décision de fermer les stations. On n’a pas pu débattre de décisions qui fragiliseront nos territoires pour des années. C’est aberrant pour une grande démocratie comme la France. Le débat, c’est le partage de la décision. Le débat, c’est la condition d’une adhésion à des décisions difficiles. Le débat, c’est l’assurance de la moins mauvaise décision, car le dialogue l’a précédée. On doit pouvoir gérer la crise en débattant sur les décisions qui engagent la vie de nos concitoyens, et en les votant. C’est les fondamentaux de notre démocratie.

J’ai voté en faveur des premiers textes instaurant l’état d’urgence, face à l’urgence et à la violence de la crise en mars dernier. Je voterai contre évidemment ce soir car nous ne sommes plus dans cette situation de sidération de mars denier. Cela fait un an que nous vivons cette crise. Si elle dure, pendant combien de temps encore va t-on mettre en sourdine notre démocratie ? Le texte prévoit une prolongation de cette état d’urgence jusqu’au 1er juin, puis jusqu’au 31 décembre 2021. La protection sanitaire de nos concitoyens n’est pas incompatible avec le respect de notre démocratie, parce que le débat permet d’éviter les mauvaises décisions.

NOUVELLES AIDES AUX COMMERCES DES STATIONS

Avec les collègues députés de la montagne, que je remercie, nous avons adressé ce courrier au Premier ministre pour que personne ne soit oublié dans les nouveaux dispositifs :

Notre mobilisation soutenue, presque « harcelante », pendant toutes les vacances de Noël auprès des Cabinets des Ministres concernés a en partie payé !

Une partie de nos demandes a été entendue pour nos commerces de stations (pharmacies, supérettes, commerces de bouche, magasins de sport, etc.). Ces entreprises, si elles ont perdu au moins 70% de leur chiffre d’affaires pourront avoir accès au dispositif d’aide équivalent à 20% de leur chiffre d’affaires de 2019, dans la limite de 200 000 euros par mois, et à partir de décembre. La question des centres de vacances est en passe d’être réglée, ainsi que celle des hébergeurs professionnels (résidences de tourisme), avec l’obtention de la couverture d’une part importante de leurs charges fixes (loyers, etc.). Mais les aides sont loin d’être une fin en soi, et nous souhaitons ardemment ouvrir. Car notre objectif est de sauvegarder notre tissu économique et nos entreprises.

Enfin, les viticulteurs très impactés par la crise, en Savoie encore plus qu’ailleurs, pourront donc bénéficier de l’aide du fonds de solidarité renforcé :

– S’ils perdent 50% de leur chiffre d’affaires, ils bénéficieront d’une indemnisation de 15% de leur CA 2019 dans la limite de 200 000 euros par mois

– S’ils perdent 70% de leur chiffre d’affaires, ils bénéficieront d’une indemnisation de 20% de leur CA 2019 dans la limite de 200 000 euros par mois. Reste encore des cas à traiter comme les difficultés de certains double-actifs, des créateurs ou repreneurs de commerces, etc.

Réaction à la mort de Valéry Giscard d’Estaing

Hier soir, c’est avec une profonde émotion que j’ai appris la mort de l’ancien Président Valéry Giscard d’Estaing, mêlée de gratitude pour le Président du progrès qu’il a été.

Gratitude envers un homme qui, durant près de vingt ans député du Puy de Dôme, et au cours de ses nombreux mandats électifs, n’a cessé de tracer une voie de progrès et d’humanisme.

Il est aisé évidemment de penser aux grandes réformes emblématiques de son septennat – l’accès à la contraception, au choix des femmes d’avoir accès à l’IVG, abaissement de la majorité à dix-huit ans – réformes capitales qui eurent de vives oppositions, dans un contexte social différent, et qui furent menées courageusement.

Il est moins évident, peut être, de se souvenir d’actes tout aussi fondateurs, comme la création du système monétaire européen (SME), prémices de ce que sera notre union monétaire.

En tant que députée, je retiens aussi, dans la grande lignée de ces réformes audacieuses et visionnaires, la possibilité de saisine du Conseil constitutionnel par les parlementaires, que Valéry Giscard d’Estaing, tout juste Président, met en oeuvre à travers sa révision constitutionnelle de 1974.

Mais comment omettre ce qui sans doute restera comme son plus grand accomplissement, et qui ne s’est pas traduit par un texte de loi. Ce geste, c’est celui de la réconciliation franco-allemande, celui d’une amitié courageuse, hardie, dans un temps où les plaies de la guerre étaient encore brulantes. Avec Helmut Schmidt, son homologue aux finances du temps où il est au gouvernement de Chaban-Delmas, Giscard d’Estaing met en place les jalons d’une réconciliation pérenne. De cette période, celle où il a ses bureaux dans l’aile Richelieu du Louvre, je retiens une scène rare tirée du documentaire de Depardon sur sa campagne de 1974. On y voit le futur Président, encore ministre des finances, attendre les résultats du second tour devant un petit poste de télévision placé dans son bureau. Ces quelques instants suffisent à nous graver l’image qu’on gardera de l’ancien maire de Chamalières. Celle d’une flegmatique élégance, d’un imperturbable sens du devoir.